Une alliance mécanique née de la contrainte

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Patrick et Marianne Sylvain, Marysol Gauvin et Régis de Bluze, une fratrie et un couple à la tête de l’atelier Mécanique Pro Gauvin Sylvain. Crédit : Isabelle Havasy

À Québec, deux ateliers de mécanique se sont alliés après avoir été contraints de déménager chacun de leur côté. Le couple Marysol Gauvin et Régis de Bluze avec la fratrie Patrick et Marianne Sylvain forment aujourd’hui un quatuor de copropriétaires. Leur objectif : gagner en qualité de vie sans s’éloigner de leurs clients.

« Non, non, tu es une fille, pas question ! » Voilà ce qu’une conseillère d’orientation a jadis répondu à une adolescente de Québec qui rêvait d’une carrière en mécanique automobile. Alors que la porte du garage se refermait, Marysol Gauvin en a ouvert une autre. Elle opte donc pour des études en administration afin d’épauler son père. Après avoir tenu les livres pendant des années, elle rachète l’entreprise familiale en 2006.

Aujourd’hui, l’histoire de l’atelier s’écrit à huit mains. Il y a un an, deux commerces, Mécanique Pro Henri Gauvin et Atelier Mécanique Auto Roch Sylvain, ont uni leurs forces et leurs décennies d’expertise pour donner vie à une nouvelle entité, Mécanique Pro Gauvin Sylvain ; une forme de coparentage entre gens taillés dans la même étoffe. « L’avenir appartient aux associations », résume Marysol, qui en a fait sa profession de foi.

Les deux duos s’observent depuis une dizaine d’années. Ils se sont croisés dans les congrès de leur bannière. De poignées de main en confidences, la complicité a pris racine, jusqu’à ce que le destin fasse naître l’idée de poursuivre la route ensemble.

Chaque technicien a sa baie et, sous peu, leur nom ornera son entrée en remplacement du traditionnel numéro de porte. Crédit : Isabelle Havasy

S’associer pour mieux respirer

L’aventure collective doit beaucoup au hasard d’un bail. Locataires de longue date, les de Bluze-Gauvin ont voulu s’approprier leur immeuble, sans succès, l’édifice ayant filé à un autre acquéreur. Ils décident donc d’acheter un terrain pour y bâtir leurs nouvelles installations. La fin de la construction rime aussi avec l’arrivée des Sylvain dans l’aventure. Les deux clans ont alors décidé de partager des murs communs et de miser sur des associés, prêts à partager la propriété autant que les responsabilités.

Car derrière ce choix se cache une quête humaine et honorable, celle de respirer. Diriger un garage avec son complice de vie, c’est vivre soudés du matin au soir, sans jamais tirer le rideau. Depuis le début du partenariat, le couple s’est offert trois escapades en un an, l’esprit en paix. Le frère et la sœur y trouvent eux aussi leur compte. Après tout, « l’union fait la force », rappelle Patrick, qui entame avec beaucoup d’optimisme ce nouveau chapitre.

Il faut dire qu’un petit atelier doit désormais composer avec les mêmes obligations qu’un de plus grande taille, de la CNESST aux rapports d’équité salariale, ce qui rend la mise en commun d’autant plus logique. Il reste toutefois une ligne que les quatre refusent de franchir. Grandir, oui, mais grossir, jamais ! « On ne deviendra jamais un gros commerçant, parce qu’on veut garder le contact », martèle Patrick, pour qui la proximité et la relation client arrivent en tête de liste des priorités.

Mais tous s’entendent sur le cheval de bataille de l’après-marché actuel. Il tient en un verbe : informer. Trop d’automobilistes se croient captifs de leur concessionnaire durant les trois premières années. Les copropriétaires s’emploient à déboulonner ce mythe ; faire entretenir et réparer sa voiture ailleurs n’annule en rien la garantie, car le droit à la réparation appartient au propriétaire, à lui seul.

À l’atelier, on aime servir une image de médecin généraliste, à qui doute qu’un indépendant puisse suivre la complexité des véhicules modernes. Le corps humain reste le même d’un patient à l’autre, tout comme une voiture conserve ses quatre roues et son volant. À l’instar des personnes, les bolides parlent simplement des langues différentes selon la marque. Et le garage possède, lui, les « machines multilingues » pour toutes les comprendre.

Meilleure preuve de leur savoir-faire, les concessionnaires eux-mêmes y ont recours. Certains groupes leur confient même des travaux en sous-traitance, et des directeurs de service décrochent parfois le téléphone pour obtenir une contre-expertise.

En plus de servir d’espace d’entreposage, la mezzanine offre une vue panoramique de l’atelier. Crédit : Isabelle Havasy

Le poids de la bannière

La continuité du partenariat avec NAPA ajoute une corde de plus à l’arc de la nouvelle entreprise. Sur ses réparations, l’atelier garantit les pièces et la main-d’œuvre, rivalisant ainsi facilement avec les garanties des concessionnaires.

Cette garantie est même honorée de part et d’autre de la frontière. Du Canada aux États-Unis, quelque 17 000 points de service sont déployés à travers l’Amérique du Nord. « Un réseau sans frontières », lance Régis, une expression qui le remplit de fierté. Un client en panne au loin n’a donc qu’à téléphoner pour être aussitôt pris en charge.

Cet avantage saute aux yeux face aux garanties des constructeurs, souvent stoppées net à la douane. Il cite en exemple ce Honda CR-V 2021 au moteur foudroyé. L’utilitaire ayant été acheté aux États-Unis, Honda Canada et Honda USA se sont renvoyé la balle, chacun feignant d’ignorer l’autre. Résultat : un long rapatriement vers le sud et des jours d’attente, avant que la moindre réparation ne soit effectuée.

Au fond, tout ramène au lien humain, la véritable marque de commerce de l’entreprise. Ici, on hèle les clients par leur prénom et on les croise à l’épicerie du coin. Des familles entières confient leurs autos à l’atelier depuis quatre générations. Nulle publicité, tout se transmet par le bouche-à-oreille, et de nombreux nouveaux venus poussent la porte sur recommandation.

Cette proximité, les fondateurs l’avaient inscrite dans leur ADN. Jadis, M. Henri Gauvin donnait des cours du soir aux femmes, histoire de les initier aux rudiments de la mécanique. Et la tradition se poursuit. Aujourd’hui encore, on entraîne volontiers les clients dans l’arrière-scène, pièce en main, pour leur expliquer les tenants et aboutissants.

Même souci de clarté du côté de la langue. Les quatre associés rédigent leurs factures en français et traduisent le jargon plutôt que de plier devant la facilité de l’anglais. Une façon, disent-ils, de s’assurer que chacun comprend l’état de sa monture.

L’horizon n’est toutefois pas sans nuages. La main-d’œuvre demeure le nerf de la guerre, alors que deux ou trois vétérans, d’ici trois à cinq ans, rangeront leurs clés. Recruter, former et retenir la relève mobilisera les saisons à venir.

Les constructeurs, pour leur part, resserrent l’étau, surtout dans le haut de gamme. Plusieurs offrent l’entretien sans frais pendant trois ans, le temps d’ancrer l’habitude chez l’acheteur. Difficile de rivaliser avec la gratuité. Les associés préfèrent alors éclairer le client, en l’aidant à juger si pareil forfait en vaut la peine.

Quant à la relève familiale, personne ne pousse dans le dos. Les enfants du couple de Bluze-Gauvin accumulent les diplômes, du baccalauréat en génie chimique au doctorat en génie mécanique, en passant par la maîtrise en architecture. Le fils de Patrick, du haut de ses 9 ans, collectionne les autos miniatures et récite les marques par cœur.

Ici, réparer un véhicule, c’est aussi entretenir une relation, parfois vieille de quatre générations. Dans une industrie qui carbure à la vitesse et au volume, ce quatuor mise sur le long terme, celui de la confiance. Quatre propriétaires, une seule route et la conviction tranquille que la proximité vaudra toujours son pesant d’or.

Catégories : Éditorial, Mécanique
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