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Ces vieilles anglaises qui font naître une passion

Quinze ans de rallye à haut niveau, des championnats canadiens jusqu'aux X Games. Jon Nichols n'a pas seulement restauré des voitures, il les a aussi poussées jusqu'à leurs limites. Crédit : Isabelle Havasy
Il y a des passions qui naissent dans les livres et d’autres dans l’odeur de l’huile à moteur. Celle de Jon Nichols appartient sans conteste à la seconde catégorie. Restaurateur de voitures britanniques basé à Lachine, cet homme dans la soixantaine promène depuis des décennies le même sourire tranquille, celui de quelqu’un qui a trouvé très tôt (presque par accident) l’endroit exact où il devait être.
Tout a commencé sur deux roues.
Jon a grandi dans l’Ouest-de-l’Île, avant que ses parents ne déménagent dans le quartier NDG, toujours à Montréal, alors qu’il avait une douzaine d’années. Pour retrouver ses amis restés à Pointe-Claire, il enfourche son vélo et pédale sur l’ancienne route 2, le long du Saint-Laurent. C’est au cours de ces va-et-vient que quelque chose capte son regard, un jour, sur la 21e Avenue : des MG, des Triumph, des Jaguar, garées un peu partout autour d’un petit garage. Cette faune de métal rouillé et de chromes ternes fascine instantanément le jeune garçon.
Le propriétaire des lieux s’appelle Ron Ward. Britannique d’un certain âge, fils d’un mécanicien de la Royal Air Force débarqué au pays après la guerre, il a grandi dans les ateliers. Après avoir exploité une concession de voitures anglaises jusqu’à la fin des années 1970, époque où l’arrivée des japonaises a balayé les petits importateurs, il se reconvertit dans l’entretien et la réparation. Personnage quelque peu nonchalant, il aime prendre son temps, arriver tard le matin, siroter son café et recevoir ses amis dans ses installations. Son garage n’a rien d’un commerce florissant. Mais qu’importe, c’est plutôt un sanctuaire.
Jon commence à y traîner. Une fois, deux fois, puis régulièrement.

Ce lieu où tout va bien
À l’école, Jon n’était pas ce qu’on appelait un bon élève. TDAH non diagnostiqué, bulletins décevants, sa famille d’ingénieurs ne savait que faire de ce garçon agité. « Ils me regardaient tous en se demandant : qu’est-ce qu’on va faire avec lui ? Et tout ce que je faisais était mal. » Dans le garage du « vieil homme », c’était tout le contraire. « Tout ce que je faisais était bien. J’essayais de comprendre : comment ça se fait que là-bas tout est mal et ici tout est bien? »
La réponse, Jon ne la mettra en mots que bien plus tard. M. Ward avait de l’empathie. Une empathie rare, du genre qui reconnaît la valeur d’une personne avant qu’elle le sache elle-même. Sans jamais le formuler à voix haute, ce mécanicien discret a offert à ce jeune garçon hyperactif ce que l’école lui avait refusé, la possibilité d’exceller dans quelque chose.
Jon finit par travailler pour lui. Pas vraiment un emploi au sens formel, plutôt une présence, des mains utiles, une relation de mentorat informelle qui s’est étirée sur plusieurs années. Il n’a pas terminé son secondaire. Mais lorsqu’il quittait ce garage le soir, il emportait avec lui la langue des moteurs, apprise à la source.
C’est d’ailleurs de M. Ward que Jon a acheté sa MGB. Cette voiture a traversé les décennies à ses côtés. Quarante ans plus tard, elle tient toujours la route. Chaque année, elle reprend du service sur la piste et continue de cumuler les victoires, comme si le temps, pour elle, n’avait fait qu’ajouter des couches de patine sans rien ôter à son mordant.
La trajectoire professionnelle de Jon Nichols suit une logique de débrouillardise et d’obstination. Après le garage de M. Ward, il travaille chez un concessionnaire Jaguar, puis dans un atelier privé spécialisé dans les voitures anglaises. Quand ce dernier met la clé dans la porte sans crier gare, le locataire voisin lui glisse un double et lui suggère de récupérer les voitures des clients, abandonnées à moitié démontées dans l’atelier sous scellés. Jon a 20 ans. Il n’a pas de garage, pas d’argent, pas vraiment de plan. Mais il s’exécute sans se poser trop de questions.
Il appelle les clients un par un, déniche un espace de fortune pour héberger leurs bolides. Puis il ouvre son propre atelier dans une remise à Sainte-Anne-de-Bellevue. Il dort sur place pendant un an faute de pouvoir payer un loyer séparé et survit grâce aux pizzas du restaurant d’à côté. Puis il trouve un espace à Pointe-Claire, dans une ancienne écurie qui servait autrefois de relais pour les chevaux sur la route de Toronto. Il y travaille jusqu’en 1990.

Trouver sa voie
C’est là à Sainte-Anne-de-Bellevue, et ensuite dans un local de Lachine, que Ron Ward lui cède avant de prendre sa retraite définitive, que la restauration devient son vrai métier. Il soude des planchers, prépare des carrosseries pour la peinture, redonne vie à des voitures que personne d’autre ne voulait toucher. « J’ai dû en restaurer 50, 60 dans ces années-là. Et il y avait de la demande. »
Aujourd’hui, Jon Nichols opère depuis un bâtiment en brique rouge de 1890, acheté au tournant des années 2000, à Lachine. La restauration de vieilles anglaises n’a jamais vraiment été un gagne-pain calculé, mais bien une suite logique, presque inévitable, de cet après-midi où un gamin à vélo a vu des MG garées sur une avenue de Lachine et décidé d’assouvir sa curiosité.
Ce que Ron Ward lui a transmis, au-delà des techniques de soudure et des mystères du moteur B-Series, c’est une façon d’aborder une machine. Pas en surface, mais de l’intérieur. « J’ai toujours construit mes propres voitures. C’était mon avantage, car je les comprends vraiment. »
Ces connaissances ne s’apprennent pas dans un manuel. Elles se reçoivent d’un vieux Brit nonchalant, dans un garage d’où émanent les effluves d’huile et de café.
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