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La spécialisation dictera-t-elle l’avenir des carrossiers ?

Capteurs, véhicules électriques, nouveaux matériaux : la carrosserie d’aujourd’hui n’a plus grand-chose à voir avec celle d’hier. Confronté à ce virage technologique, le métier se transforme à toute allure et donne lieu à un questionnement. Pour suivre la cadence et rester dans la course, les ateliers devront-ils se spécialiser pour survivre ?
De prime abord, il importe de définir ce que l’on entend par spécialisation. Selon l’Office québécois de la langue française, il s’agit d’une « formation destinée à renforcer, développer et approfondir les capacités pratiques et les connaissances acquises pendant la formation de base afin d’élever les compétences jusqu’au niveau nécessaire pour exercer une profession déterminée. » Autrement dit, elle englobe l’ensemble des apprentissages qui bonifient une expertise dans une branche précise (véhicules électriques et hybrides, modèles européens ou asiatiques, bolides de luxe ou voitures exotiques, etc.).
À cela s’ajoute la notion de certification, un « processus par lequel un produit, un service ou une organisation est reconnu, après vérification, comme conforme aux exigences ou aux normes d’une autorité indépendante compétente ou d’un organisme évaluateur accrédité. » L’obtention de cette reconnaissance est parfois conditionnelle à de la formation et peut occasionner l’achat d’équipement adapté.

« La spécialisation est inévitable », tranche Jonathan Pilon, président de la Corporation des carrossiers professionnels du Québec (CCPQ). Ce mal nécessaire, essentiel à la survie des carrossiers à long terme, découle de plusieurs facteurs, explique-t-il : complexité croissante des véhicules, différenciation et rentabilité des ateliers, relation avec les assureurs et les constructeurs, pénurie de main-d’œuvre, transition écologique et technologique.
Les véhicules sont non seulement de plus en plus complexes, mais ils requièrent parfois l’utilisation d’outillage spécifique qui garantit la conformité des réparations. Faute de certification adéquate, certaines marques n’hésitent pas à limiter l’accès aux pièces d’origine à ceux qui en sont dépourvus, comme c’est déjà le cas pour Tesla. Sans compter qu’un nombre croissant d’assureurs exigera des ateliers qu’ils soient accrédités par le fabricant pour se prévaloir de leur référencement. À l’heure actuelle, ce dernier est davantage basé sur des indicateurs de performance (capacité, contrôle de coûts, délais, prise en charge, expérience client) que sur la conformité, déplore M. Pilon. Il souligne que ce procédé, où « le quantitatif prime sur le qualitatif », devrait donner davantage d’importance à l’expertise.
Toutefois, l’un n’exclut pas l’autre, selon Philippe-André Bisson, qui occupait le poste au Réseau Fix de directeur marketing et communications au moment de l’entrevue. Il faisait remarquer que les ateliers les plus performants au sein du réseau sont ceux qui se spécialisent, notamment dans les marques européennes ou les véhicules électriques. Pour appuyer ses membres dans leur démarche, le Réseau propose des formations à prix compétitif dans l’un de ses trois centres. La bannière voit la certification comme « un investissement à long terme ». En plus d’améliorer le classement des ateliers dans le référencement, elle renforce le savoir-faire des techniciens, parfait la qualité du travail et réduit les risques d’accident. Les réparations effectuées selon les normes du constructeur garantissent un véhicule plus sécuritaire et une meilleure satisfaction du client.

L’intelligence manuelle
Cette montée en compétence s’avère aussi un excellent outil pour attirer et retenir des travailleurs qualifiés dans un contexte de pénurie de main-d’œuvre. Dans une étude à paraître, Innoviste introduit le concept d’« intelligence manuelle » pour désigner cette précieuse ressource qui dispose d’un savoir pratique qu’il faut valoriser. La recherche promet de tracer un portrait global du secteur en fournissant des données et des statistiques d’éléments qui à ce jour, manquaient pour avoir l’heure juste, soutient M. Pilon.
Cependant, chaque expertise a son prix, tant financier qu’humain. Ce dernier, bien que temporaire, est non négligeable, car il affectera inévitablement le volume de travail lorsqu’un employé devra s’absenter pour suivre une formation. Quant à celui qui se chiffre en dollars, il représente parfois une somme considérable, dont le retour sur investissement (ROI) s’étalera sur plusieurs années.
Dans une étude réalisée à l’interne, Claude Gravel, gestionnaire régional sénior des opérations pour CARSTAR, estime qu’un atelier devra débourser en moyenne près de 240 000 $ pour obtenir la certification d’un ou de plusieurs constructeurs. Ainsi, les entreprises de plus grande envergure (avec un revenu annuel de plus ou moins 2,5 millions) s’en tireraient à meilleur compte (ROI en plus ou moins 5 ans) que les succursales qui présentent un roulement plus modeste.
M. Gravel se base sur un tarif horaire médian de 70 $ qu’il bonifie d’une dizaine de dollars, afin de prendre en considération l’incitatif offert par certains assureurs aux ateliers certifiés. Pour l’heure, seules quelques compagnies appliquent cette mesure, mais la tendance est appelée à se généraliser. M. Pilon anticipe que la certification fera partie de la liste des obligations d’ici deux à cinq ans.
Toutefois, tous ne sont donc pas égaux face au tsunami de technologies qui s’apprête à déferler sur le secteur de la carrosserie. Disposant de ressources plus limitées, ou ayant des propriétaires à l’aube de la retraite, certains ateliers pourraient faire fi des certifications et poursuivre leurs activités sans grand chamboulement, avance le président de la CCPQ. Les ateliers de ce « réseau complémentaire pourront réparer le générique et les véhicules plus anciens ».
Deux poids, deux mesures
À l’instar de la médecine, généralistes et spécialistes coexisteront, du moins pour un certain temps, chacun ayant son rôle. Les premiers prendront en charge les interventions rudimentaires, tandis que les seconds se consacreront aux plus complexes. Une dynamique adaptée à l’état actuel du marché. M. Gravel affirme que, même si le parc compte plus de véhicules, le nombre de visites dans les installations, lui, ne suit pas cette tendance.
Le télétravail, qui a toujours la cote, et le resserrement dans les finances personnelles font en sorte qu’à la suite d’un accident, « les gens ne réclament plus et gardent leur véhicule endommagé ». Une conséquence qui découle directement de la hausse des franchises dans le but de réduire le coût des mensualités d’assurance. De facto, le parc québécois rajeunit (6,1 ans en 2025 contre 6,9 ans en 2024). « Il n’y a plus de véhicules d’âge moyen. […] C’est soit du flambeau neuf ou des tacots. »
Ce constat explique en quoi le « réseau complémentaire » arrivera à tirer son épingle du jeu. Mais, « à moyen et long terme, l’avenir appartient à ceux qui optent pour une voie claire et spécialisée », insiste M. Pilon. Une affirmation que seconde M. Gravel. « Un débosseleur ou un carrossier qui a à cœur son métier n’a pas le choix de se spécialiser s’il veut rester en affaires. L’équipement adapté est essentiel pour réparer conformément et de façon sécuritaire les véhicules. »
En plus de devoir jongler avec les nouvelles technologies, les carrossiers s’apprêtent à relever un autre défi de taille. Non seulement devront-ils effectuer les réparations au meilleur coût, mais encore, devront-ils aussi le faire avec une empreinte carbone minimale. Cette compétence spécifique, que peu maitrisent, « va être un enjeu », met en garde M. Pilon.
En somme, le constat est clair : la spécialisation n’est plus une option, mais bien une nécessité. Même si certains facteurs ralentissent son adoption (reconnaissance par les assureurs, certification CCC, investissement considérable pour obtenir les certifications, long ROI), les avantages qui en découlent sont appréciables. Ils contribuent à consolider la réputation de l’atelier et assurent sa survie à moyen et long terme. Lever le nez sur cette « opportunité » équivaut à s’autoexclure du marché des véhicules récents.
Dans une industrie en pleine évolution, les carrossiers n’ont plus le luxe de rester immobiles. Le métier se transforme, les attentes changent, et ceux qui s’adaptent en récolteront les bénéfices. L’enjeu n’est plus de suivre la tendance, mais de choisir une direction claire et de s’y engager entièrement. Au-delà des contraintes, une vérité demeure : dans un marché en mutation, où la technologie progresse plus vite que jamais, l’expertise devient le seul gage de longévité.





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